Le Progrès Technique

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Il arrive parfois qu’une entreprise renaisse véritablement de ses cendres. Les entreprises n’auraient donc pas qu’une seule vie. Mais à la différence de la résurrection présumée du félin domestique qui n’y laisserait que quelques poils, celle des entreprises s’accompagne bien souvent des changements radicaux sur le fond comme sur la forme.


Le chat a plusieurs vies, pourquoi pas l’entreprise ?
Le secret des entreprises à succès réside pour beaucoup dans leur capacité à se réinventer. Il est particulièrement rare en effet qu’une firme d’âge respectable dure éternellement sur le créneau qui l’a vue naître. Le changement et les conquêtes sont nécessaires, de même que les forces et les faiblesses d’une structure se révèlent ainsi avec le temps et la maturité. L’activité des débuts sert souvent de tremplin vers de nouveaux marchés, y compris lorsque l’entreprise se trouve en difficulté. En France, la plupart de nos firmes d’excellence ont su rebondir et retomber sur leurs pattes à un moment ou un autre de leur histoire. Pour l’illustrer, voici quelques portraits de ces organisations.

Révocoat, un savoir-faire à toute épreuve

Créée en 1972, Revco est à l’origine une entreprise française productrice de produits anti corrosifs utilisés par les constructeurs de voitures. Rachetée par l’américain Dow Chemical et rebaptisée Revocoat, l’entreprise est mise en vente en 2009 par sa holding qui souhaite s’en débarrasser. Menacée d’extinction, Revocoat trouve de justesse un repreneur : Charles Churet, cadre de la société sur le départ, est en effet sollicité par ses collaborateurs pour organiser une reprise et finit par s’engager dans ce projet. Avec l’arrivée de ce nouveau dirigeant, la stratégie de la firme prend un nouveau tournant. Revocoat est résolue à ne plus subir la volonté des plus gros qu’elle, et à voir elle-même les choses en grand.

Fournisseur reconnu du secteur automobile, Revocoat profite ainsi de sa réputation pour multiplier les acquisitions d’entreprise au savoir-faire complémentaire. Début 2011, la firme rachète un concurrent : la société américaine Coat It. Quelques mois plus tard, c’est au tour d’Axson, spécialiste des résines époxy et polyuréthanes d’être absorbé. Revocoat devient ainsi un groupe – BSR group, rebaptisé depuis Groupe Axson –, et le numéro 2 mondial de la filière des joints et mastics d’étanchéité et d’insonorisation des voitures. « Notre objectif est de prendre la place du numéro 1 », confie Charles Churet. Autrefois à la merci des investisseurs, Revocoat rivalise désormais avec le leader du marché et semble bien décidée à se rendre indispensable sur son marché !

Oberthur Fiduciaire, entre tradition et technologie

En 1842, François-Charles Oberthur fondait une modeste imprimerie dans la ville de Rennes. En un siècle de vie, l’entreprise rencontre quelques remarquables succès qui cultivent sa notoriété. Dès 1854, Oberthur imprime par l’almanach des Postes. Plus tard, l’entreprise réalisera des manuels scolaires et des encyclopédies. En 1905, l’imprimerie est même désignée pour matérialiser le fameux Répertoire des couleurs, document-étalon utilisé des dizaines d’années durant par une multitude de corps de métiers pour l’identification des teintes. Mais en 1984, l’imprimerie Oberthur se retrouve dans une situation financière délicate. L’entreprise est en effet au bord de la faillite et obligée de fermer en 1983.

C’est l’intérêt que lui porte Jean-Pierre Savare qui la fait renaître de ses cendres. Cet ancien cadre salarié du secteur bancaire entrevoit le potentiel de cette imprimerie au savoir-faire renommé : il la rachète pour un franc symbolique et, en quelques décennies, la hisse parmi les leaders mondiaux de l’impression de billets de banque. En 2008, Thomas Savare prend la relève et en poursuit la modernisation. Trente ans, des dizaines de brevets et un virage technologique plus tard, Oberthur Fiduciaire est parvenue à incarner l’excellence française dans le top 3 mondial des spécialistes de l’impression de haute sécurité. Thomas Savare résume simplement les clés du succès de cette imprimerie séculaire, rebaptisée depuis : « Notre histoire est en effet un jalon auquel nous pouvons nous référer, non pas pour refuser le changement, mais pour orienter notre course […]. Oberthur Fiduciaire a su rester fidèle à sa compétence originelle, – l’impression – mais en la faisant constamment évoluer ».

Mecachrome, ou la rançon du succès

Mecachrome a été créée par Eugène Casella en 1937 pour devenir un champion de la mécanique de précision. L’itinéraire de cette entreprise est un paradoxe déconcertant. L’entreprise a véritablement pris son envol entre les années 1970 et 2000 où les effectifs de l’entreprise sont passés de 70 à 1 800 salariés. Mecachrome est ainsi devenu le fabricant des moteurs équipés sur les Formules 1 de Renault, le fournisseur direct du géant Airbus, et même de l’armée française pour certaines pièces entrant dans la composition de ses missiles nucléaires. Fin 2008, l’entreprise affichait un carnet de commandes rempli de l’équivalent de trois années d’activité, et pourtant Mecachrome se déclarait proche de la cessation de paiement.

Des divergences stratégiques et un « un retard d’exécution de programme de l’A400M […] ont achevé de la fragilisation de l’entreprise » qui est alors contrainte d’opérer un recentrage sur l’un de ses cœurs de métiers les plus porteurs : l’usinage. Pour cette entreprise qui a toujours été guidée par un credo technologique misant sur la diversification, l’opération n’avait rien d’évident. Mais pour Julio de Sousa qui a piloté le retournement de Mecachrome la décision s’imposait comme une parenthèse nécessaire pour permettre à l’entreprise de retrouver sa solidité. « Notre groupe a réalisé en 2011 un chiffre d’affaires de 230 millions d’euros », expliquait alors le nouveau président de Mecachrome ; une manière de dire que ses choix stratégiques ont payé.

Créatures agiles, les entreprises survivent grâce à leur capacité à se redéployer. Les plus anciennes ont ainsi bien souvent œuvré dans plusieurs activités, filières et parfois mêmes secteurs. En somme, ces firmes ont déjà eu plusieurs vies. L’on illustre d’ailleurs ici un principe fondamental de la gestion d’entreprise. L’identité et le savoir-faire d’une firme ne sont en effet pas des choses figées. Bien au contraire, de leur occasionnelle flexibilité dépend en effet la réussite des entreprises à long et très long terme. Et si toutes les entreprises à succès ne sont pas forcément passées par cette étape pour en arriver là où elles se trouvent aujourd’hui, un virage stratégique n’en reste pas moins une option mobilisable à tout moment en cas de difficulté. D’ailleurs, même les plus grands se sont bâtis au gré des virages décisionnels, entrainant une reconfiguration des compétences clés et des domaines d’activité stratégique de l’entreprise. PPR en fournit encore une illustration récente. Preuve que la souplesse n’est pas l’apanage des plus petits.