Le Progrès Technique

p-technique

L'essentiel de l'information industrielle du moment

L'avènement de l'informatique, analogique puis numérique, ouvre désormais l'espoir de la conservation de la mémoire de l'humanité. Quels en sont à ce jour les contours, les acteurs et les supports ?


Server room of BalticServers (credit: Fleshas)
« Il est important pour nous de parler de la perte de la mémoire. Car si l’on ne connaît pas son passé, on ne peut vraiment travailler pour l’avenir » expliquait Sebastiano Cardi, ambassadeur de l’Italie à l’ONU, lors d’une rencontre avec Ban Ki-Moon et Umberto Eco sur la mémoire de l’humanité. Si l'humanité perdait sa mémoire, elle n'aurait plus de présent ni de futur. A travers les âges, l'homme n'a eu de cesse de se préoccuper de la mémoire et de sa transmission, rencontrant de nombreux obstacles. La peinture, la sculpture ou l'écriture ont laissé de nombreuses traces historiques mais des pans entiers de la mémoire de l'humanité ont disparu à jamais car les supports utilisés par nos ancêtres étaient trop périssables pour résister aux ravages du temps. L'apparition de l'informatique dans les années 1950 a ouvert la voie à de nouvelles solutions de stockage et d'échange d'informations, décuplées ensuite avec l'apparition d'Internet. Aujourd'hui, une véritable politique mondiale de sauvegarde et de transmission du patrimoine culturel est mise en place, mettant en œuvre des moyens colossaux et des acteurs internationaux publics et privés.

Les bibliothèques numériques à la portée de tous

Plusieurs initiatives visent à mettre à disposition sur Internet des documents de toute nature et représentatifs du patrimoine mondial. La plus prestigieuse est sans doute la Bibliothèque Numérique Mondiale, initiée en 2007 par l'UNESCO et la bibliothèque du congrès américain. Aujourd'hui, 26 bibliothèques ou instituts culturels de 19 pays participent à la BNM, dont la Bibliothèque Nationale de France. Ses atouts proviennent de son caractère très international ainsi que des documents emblématiques qu'elle héberge comme l'original de la Déclaration universelle des droits de l'homme, la Constitution des États-Unis ou la plus ancienne version enregistrée de La Marseillaise, datant de 1898. Mais elle ne peut pas rivaliser avec la bibliothèque de 10 millions d'ouvrages numérisés que constitue Google Livres ou même avec l'initiative européenne Europeana qui vient de fêter son 5ème anniversaire et le seuil des 30 millions de documents.

Prolonger sur le papier l'expérience du numérique

A l'échelle de la France, la bibliothèque Gallica, gérée par la BNF, met à la disposition des internautes 200 000 documents représentatifs du patrimoine littéraire et historique français du XVème au XIXème siècle. Les éditeurs ont récemment pris part à cette initiative en proposant de prolonger l'expérience numérique par l'impression à la demande et à l'identique des livres épuisés numérisés dans Gallica. Si Hachette Livre, du fait de sa taille et de ses moyens, a conclu le premier un accord de partenariat avec la BNF en mettant en œuvre le service "Hachette BNF, la patrimoine à portée de main ", d'autres éditeurs suivront probablement ce modèle.

Si les éditeurs français comme Hachette sont maintenant bien implantés sur le secteur du livre numérique, ils reconnaissent ici que le livre papier a encore toute son utilité. Il ne faut pas oublier que la durée de vie d’un livre, dans les mêmes conditions de stockage, est bien supérieure à celle d’un CD ou d’un DVD. Franck Laloë, directeur de recherche émérite au CNRS, va plus loin et explique que, « jamais, dans toute son histoire, l'humanité n'a utilisé de techniques aussi instables pour enregistrer ses données.
[…] Tout patrimoine numérique abandonné à lui-même, ne fût-ce que cinq ou dix ans, risque d'être définitivement perdu ». Une limite technique à laquelle le livre apporte encore une réponse satisfaisante.

Mais ce n’est pas uniquement pour des raisons techniques que le livre perdure. Il correspond à des pratiques de lecture encore bien ancrées. Arnaud Nourry, PDG du groupe, l'expliquait récemment dans une interview accordée aux Echos : "Cela est sans doute dû à la densité du réseau de librairies en France, et à l'attachement qu'ont toujours les Français pour l'objet". Il rappelait par ailleurs que « les exigences du métier d’éditeur restent finalement toujours les mêmes : il s’agit de garantir et promouvoir une offre culturelle diversifiée et de qualité accessible au plus grand nombre ». Aux côtés de la numérisation, la réédition est un autre moyen d’entretenir la mémoire.

Nouveaux modes de transmission de la culture

Le succès des bibliothèques numériques témoigne de l'engouement pour les nouveaux modes de transmission de la culture. Une enquête du CREDOC, menée en juin 2012 sur la visite des musées, des expositions et des monuments indique que plus d'un tiers des visiteurs utilise Internet en lien avec la visite d'un lieu culturel à caractère patrimonial. L'utilisation d'applis mobiles ou de ressources numériques sur place est en constante augmentation et le plus grand musée virtuel du monde, le Google Art Project, contient le résultat de la numérisation en 3D de 32 000 œuvres de 151 musées ou lieux différents à travers 40 pays. Selon ses créateurs, un internaute passe désormais 3 fois plus de temps devant un tableau en ligne que devant un tableau dans un musée.

La notion de patrimoine culturel prend désormais une dimension essentielle dans la société du numérique. Non seulement il faut préserver la mémoire de l'humanité mais il faut également donner accès à l'information au plus grand nombre et pour les temps futurs. « Le numérique induit des bouleversements qui nécessitent l’élaboration de nouveaux concepts et la mise en œuvre de nouvelles pratiques en matière d’archivage et de conservation. Cette technologie pose le problème de l’accessibilité aux contenus, notamment en raison de l’obsolescence des moyens de lecture » résume Bruno Bachimont de l’INA. Nous avons tous désormais la conscience de la fragilité de la planète et la technologie numérique, certainement perfectible, présente néanmoins une piste durable pour la préservation de la mémoire de l'humanité.