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​DRM, ou « Digital Right Management » peut s'entendre comme la « Gestion Numérique des Droits associés aux fichiers numériques ». Depuis l'arrivée du livre numérique, les éditeurs utilisent majoritairement cette mesure de protection des œuvres pour rassurer leurs auteurs par rapport aux risques de piratage ou à la durée d'emprunt d'un livre numérique en bibliothèque. Objet de débats passionnés, il est souvent nécessaire d’en rappeler objectivement les enjeux.


Les DRM, qu’est-ce que c’est ?
De la diversité des DRM
 
Les DRM sont des dispositifs techniques qui assurent la protection des droits des auteurs. Ce sont des sortes de verrous numériques qui limitent l'usage d'un fichier, par exemple en empêchant ou en limitant sa copie. Les éditeurs s'en servent pour s'assurer de la légalité des téléchargements et pour contrer les tentatives de piratage. Le principal reproche adressé aux DRM est de limiter la portabilité des fichiers, c'est à dire la facilité de lecture sur tous les équipements. D'après le baromètre KPMG 2014 sur l'offre de livres numériques en France, 71,4 % des éditeurs interrogés appliquent des solutions anti-piratage, parmi lesquels 43,2 % utilisent le DRM. L'utilisation de DRM est d'ailleurs plus large chez les éditeurs indépendants (48 %) que dans les grands groupes d'édition (30 %).
 
Le principal outil dont se servent les éditeurs français pour ajouter un DRM à leurs livres numériques est commercialisé par Adobe. Ainsi, pour chaque fichier vendu, l'éditeur verse une redevance à Adobe. Le DRM a donc un coût, supporté par l'éditeur, et qui vient s'ajouter au coût de composition et de reproduction du livre dans sa version numérique. Aux Etats-Unis, ce sont souvent les revendeurs et non les éditeurs qui apposent un DRM "propriétaire" aux livres numériques, équivalent à celui d'Adobe. Ces revendeurs sont Amazon, Barnes & Noble, Apple, Google, Kobo, etc. Les DRM sont bien entendu également présents en France du fait de la présence de ces grands acteurs de la distribution de livres.
 
Une nécessaire normalisation
 
Face à l’absence d’harmonisation, le lecteur se retrouve parfois confronté à des DRM différents selon le libraire auquel il s'adresse pour acheter son livre numérique. Il va, par exemple, avoir des difficultés à lire un même fichier à la fois sur son smartphone, sur sa tablette ou encore sur sa liseuse. Pourtant, jusqu'à présent, aucune autre solution normalisée satisfaisant les éditeurs et les libraires n'a encore vu le jour.
 
Des travaux sont en cours, notamment ceux de l'IDPF (l'International Digital Publishing Forum), qui visent à développer une technologie open source de référence pour la lecture de fichiers EPUB3, format universel d'édition numérique standardisé. Un standard permettrait justement la portabilité des fichiers et les lecteurs ne craindraient plus de devoir acheter plusieurs fois le même livre dans des formats différents pour pouvoir être lus sur leurs différents matériels. En voulant simplifier l’achat de fichiers numériques, l’IDPF pose les bases d’une éventuelle protection harmonisée, tout en faisant perdre de l’intérêt à l’usage de fichiers piratés. « A défaut d’une vraie alternative pour le consommateur, nous avons besoin d’une moyen simple de protéger un fichier EPUB », explique Hadrien Gardeur, spécialiste de l’Epub3 et acteur de l’IPDF.
 
Lors des dernières assises du livre organisées par le SNE (Syndicat National de l'Edition) au Salon du livre 2014, les travaux de l'IDPF et de sa fondation Readium ont été présentés.  L'IDPF, fort de ses 300 membres, réfléchit actuellement au développement d'un système interopérable pour le livre numérique. « Dans la continuité du travail de concertation réalisé à l’IDPF, le projet Readium, en matière de DRM, est très attendu. Dans les grandes lignes : une DRM plus légère, plus besoin de compte, transfert possible entre appareils, le tout porté par une fondation et non un acteur économique », peut-on ainsi lire sur le site du Groupement pour le développement de la Lecture Numérique. Avec 26 membres au sein de la fondation, la France y est très bien représentée et fait office de leader en Europe. « Tout ce qui favorise l’émergence de standards numériques ouverts est formidable (…) car cela permet de faciliter la vie de l’utilisateur », explique ainsi Arnaud Nourry, PDG D’Hachette qui participe au projet Readium. Il est désormais le format le plus promu et c'est aux Etats-Unis qu'il est le plus adopté pour l'instant, grâce, notamment à l'action de promotion de l'AAP (Association of American Publishers). Dans ce pays, Hachette a déjà basculé sur ce format.
 
Readium a également présenté son projet de DRM allégé baptisé "Readium LCP". Cet outil se veut le plus compact, simple et compatible possible pour permettre ne plus dépendre d'acteurs uniques et d’investir de nouveaux créneaux de diffusion, comme le prêt de livres numériques en bibliothèque. L'objectif est de sortir des difficultés d'utilisation des DRM pour les lecteurs, qu'elles soient techniques ou "administratives" : il est par exemple long et fastidieux de devoir se créer un compte sur Adobe pour pouvoir simplement télécharger un livre numérique. Autre intérêt majeur du projet de DRM allégé, c'est le coût transactionnel, réduit à zéro, parce que le principe de conception retenu pour ce DRM est l'open source. Ainsi, quel que soit le nombre de livres distribués, l'argent ira uniquement aux auteurs, aux éditeurs et aux libraires et non pas à un intermédiaire informatique ou un distributeur quel qu’il soit. Et autant le fournisseur de DRM pouvait décider jusqu'ici des règles d'accessibilité, autant avec Readium LCP, tous les livres protégés pourront potentiellement devenir accessibles sur n’importe quel support.
 
L'écosystème du livre doit être préservé
 
Pour autant, la question des standards de protection des livres numériques n'est pas qu'une question technique, loin de là. C'est tout l'écosystème du livre qui est remis en cause si la protection des œuvres échappe aux auteurs, aux éditeurs et aux libraires. Pour Virginie Clayssen, des éditions Editis, le passage au numérique sans DRM présente quelques risques : [le format numérique] « ne signifie pas du tout qu’il faille que les livres numériques se « fondent » dans le web. Qu’ils s’y trouvent bien, ce sera parfait. Mais s’ils y fondaient, ils disparaîtraient, et qui peut avoir envie de voir disparaître les livres ? » Le patron d’Hachette Livre s'exprimait aussi sur le sujet en 2012 dans une interview accordée aux Echos : « On a beaucoup reproché à Hachette de vouloir imposer le numérique en France, au détriment notamment des libraires. Nous avons été mal compris : nous avons simplement voulu empêcher que l'industrie du livre en France ne subisse le même sort que celle de la musique. » D'où la nécessité d'aboutir à un système de DRM acceptable par l'ensemble des acteurs de la chaîne du livre, des auteurs aux lecteurs.
 
Et il faut faire vite. La société Adobe vient d'annoncer qu’elle allait mettre en œuvre un nouveau DRM baptisé Musclor pouvant entraîner une incompatibilité avec les livres numériques achetés précédemment. Tous les appareils de lecture devront donc être mis à jour et Adobe tarde encore à communiquer sur les solutions techniques pour y remédier.